mercredi 8 mars 2017

Oraison Vernale




Electrique
    la nuit
où se frôlent nos laines
couverts d'un drap bleu-gris.

Pourpre
    nos belles lèvres
nos abîmes douceâtres
matrices de nos fièvres
qui font de nos cœurs l'âtre.

Mordorée
    riche toison
qui dévale nos courbes
qui brise nos raisons
de son doux sillon fourbe.

Laiteuses
    nos mains aimables
qui trouvent dans le tumulte
les consonances d'une fable
les rimes d'une œuvre occulte.

Églantine
    ta peau ...

Burger pyromane ou four montagnard ?

J'ai essayé avec une amie cette recette de burger montagnard au mesclun :


Nous n'avions pas tous les ingrédients, et certains passages de la recette me semblaient quelque peu obscurs :

Que faire des lardons et des oignons une fois la sauce passée au chinois ?

Grosso modo nous avons procédé comme suit :

1) On envoie les quantités se faire voir, et on fait tout au feeling ! Les proportions c'est pour les débutants ...



2) Nous n'avions pas de sauce anglaise ...  nous n'en avons pas mis.

3) Nous n'avions pas de vin blanc, nous avons mis du rosé à la framboise. Et c'était très bon, oui ! Oui, c'était très bon, n'insiste pas !

4) Très important : nous n'avons pas passé la sauce au chinois. Nous avions une sauce aux lardons et oignons ( coupés fins ) directement dans le burger, et c'était cool !

Le résultat ?


En vérité, ça c'était avant le passage dans four ayant des velléités pyromanes ...

Mais c'était quand même très bon, et oui nous étions deux, et oui nous avons mangés DEUX burgers géants chacun. Un problème ?


mardi 28 février 2017

Retour sur le parcours "Trans Express"

Je me suis rendu aujourd'hui à la faculté Segalen pour un parcours intitulé "Trans Express : 24 minutes dans la peau d'une personne trans".



Le parcours consistait en ceci :

Fiche de personnage et organisation


On rentre dans la salle et on est accueilli par une personne sur notre droite qui nous explique les règles du jeu et nous invite à choisir le personnage ( ce que l'on appelle dans le milieu du jeu de rôle un "prétiré" ) que l'on va jouer.

Les fiches de personnages sont constituées : du nom de la personne ; de son âge ; d'une description contenant des éléments biographiques succincts et des problèmes auxquels ce personnage est confronté ; des jetons de moral et de santé ; un ensemble d'icones représentants différents domaines "conflictuels", prioritaire ou non en fonction du personnage. De tête il y a :

- La famille
- Le couple
- La justice
- La médecine spécialisée
- La médecine générale
- Le travail
- La SoFECT ( la Société française d'études et de prise en charge du transsexualisme  )

Chaque domaine dispose de son bureau parmi tous ceux disposés en cercle au centre de la pièce.

En-dehors de ce cercle nous trouvons :

- La table sur laquelle se trouvent des tampons ( j'y reviendrai ).
- Un cercle de chaises tenu à l'écart symbolisant la prison ou le suicide.
- Un espace de discussion cloisonné pour le debriefing.

Ce que j'ai vécu




J'ai choisi un personnage du nom de Claude. Claude est de genre non-binaire, il ne se considère ni homme, ni femme. Assigné homme à la naissance et portant officiellement le nom de Philippe iel ( pronom non binaire )  souhaite :

- Demander à son médecin généraliste l'autorisation légale de suivre un traitement hormonal. Iel se fournit déjà, depuis 10 ans, sur internet de manière illégale.

- Changer son visage par la chirurgie pour le faire correspondre à son genre.

- Demander des conseils à Pôle Emploi sur les manière de faire entendre à ses futurs employeurs qu'iel n'est pas un homme mais une personne non-binaire.

- Changer son prénom en Claude.

Ce sont en tout cas les éléments de la vie de Claude que j'ai vécus pendant cette vingtaine de minutes.

Claude a commencé à se rendre chez son médecin généraliste pour demander un traitement hormonal. Ce dernier ne comprenait pas ce qu'iel voulait : être un homme ou être une femme ? Claude a essayé d'expliquer que ...

bip ! "C'est l'heure des hormones !". Toutes les quatre minutes les personnes jouant un personnage prenant un traitement hormonal doivent se rendre à la table des tampons pour simuler la prise des hormones.

Retour chez le médecin : niet, pas d'autorisations, la demande n'est pas claire, on est homme ou on est femme. Claude évoque le cas des personnes nées intersexuée. Le médecin lui répond : " eux c'est à la naissance, vous vous souhaitez vous transformer, c'est une pathologie équivalente à la schizophrénie, il me faut l'avis de votre psychiatre ". Un point de moral en moins pour Claude ...

Alors qu'iel quitte le médecin intervient le "parasite". Le "parasite" est une personne qui amène au joueur un événement inattendu. Pour Claude il s'agit d'un rendez-vous Pôle Emploi.

Ça tombe bien Claude doit s'y rendre pour demander des conseils. Allons tout de suite à l'essentiel, l'entretien sera court : Pôle Emploi n'est pas là pour faire du coaching sur des problèmes liés à non-binarité.

Pendant qu'iel est dans l'administratif, Claude se dit qu'il serait bon d'entamer les démarches concernant le changement de prénom. Iel se rend à la mairie et la personne lui explique que l'on peut changer son prénom pour des raisons de désagréments phonétiques, s'il est ou semble ridicule, mais qu'il n'est pas possible de changer son prénom pour un prénom d'un autre sexe, et encore moins pour des motifs de non-binarité. Claude essaye de justifier le fait que ce prénom est non genré ( il y a des Claudes femmes et des Claudes hommes ), mais le motif est dirimant, et il faut faire appel à la justice pour obtenir un droit potentiel. Ça n'est pas du ressort de l'agent de la mairie.

Réponse de la justice : demande refusée. Claude perd à nouveau un point de moral.

Juste après iel perd deux points de moral, suite à un événement parasite concernant une démêlée avec la justice dont je ne me souviens plus exactement le contenu si ce n'est que cela concerne évidemment la non-binarité ( les événements parasites se font parfois un peu dans la précipitation ).

Reste la demande en chirurgie plastique qui sera elle aussi refusée pour des motifs similaires à ceux donnés par le médecin généraliste : il faut savoir si vous voulez être un homme ou une femme, il faut l'avis d'un psychiatre.

Claude perd encore un point de moral, et c'est déjà bien mal en point qu'iel subit les effets d'un surdosage hormonal qui lui abîmera la santé et minera son moral jusqu'à la tentative de suicide ( quand les jetons de moral sont à zéro ).

J'ai arrêté la partie arrivé à ce point car, bien que Claude soit sortit vivant de sa tentive de suicide j'avais parcouru les principales étapes à réaliser dans son cas.


Debriefing et entretien


Une fois la "partie" ( j'utilise les termes du jeu de rôle mais je ne sais pas s'ils sont adaptés ici ) terminée je me suis rendu à l'espace de debriefing. Il y avait déjà quelques personnes, et d'autres arriveront après moi de manière régulière, il n'y a pas de groupes.

Ce qui m'a tout de suite frappé c'est que le ressentit était très différent en fonction du personnage que l'on avait joué. Untel avait le sentiment que la plus grande violence que les personnes trans pouvait connaître relevait probablement du domaine familial, les déboires administratifs étant finalement proches de ce que peuvent connaître des personnes se trouvant dans des situations compliquées de manière plus générales. Cette personne jouait un personnage qui, entre autre chose, avait perdu la garde de ses enfant lors d'une procédure de divorce au motif de son statut de personne trans-genre.

Pour ma part c'est bien la spécificité de la rigidité administrative et même langagière qui m'avait le plus frappé ( mon personnage n'ayant pas de problèmes majeurs sur le plan familial ou conjugal ) : les interlocuteurs se cachaient bien souvent derrière la nécessité administrative de remplir la case "homme" ou "femme" pour pouvoir continuer les procédures.

On y apprenait aussi que le taux de suicides chez les personnes trans est particulièrement élevé ; qu'il est possible en Allemagne de remplir une case "autre" à la naissance d'un enfant si ce dernier est intersexué ( ce qui est impossible en France ) ; qu'en Australie cela peut être fait à tout moment de sa vie etc.

A la suite de ce debriefing j'ai été invité par une jeune femme à un entretien durant lequel j'ai répondu à quelques questions concernant ce parcours et dont l'essentiel du contenu se trouve dans cet article. Ces entretiens seront remis, si mes souvenirs sont bons, à une chercheuses de la faculté travaillant sur la trans-sexualité qui traitera les retours et enverra une synthèse à l'association LGBT de la fac.

Tout cela est évidemment à prendre au conditionnel car mes souvenirs sont parfois un peu nébuleux. Il s'est passé en moins d'une heure, beaucoup de choses !

Conclusion



Ce parcours me semble excellent. Difficile au premier abord : j'ai eu peur de mal jouer mon personnages, que le temps manquant pour assimiler tous les outils ( objectifs primaires, secondaires, jetons, tampons pour les hormones ... ) me ferait perdre pied. On est tout de suite jeté dans le feu de l'action !

Ce qui me semblait a-priori un problème du procédé me semble a-posteriori une force : On est immédiatement en situation de stress, de tension, de malaise. Et c'est précisément ce que veut ce parcours : montrer que la vie de personne trans-genre est remplie de choses difficiles, d'obligations à se justifier sur qui l'on est, sur sa santé mentale, ses désirs, ses objectifs, à se livrer quand on veut juste obtenir une autorisation légale à quelque chose que l'on pratique déjà etc.

Il serait évidemment très intéressant de vivre un tel parcours sur un temps plus long. Mais ce serait indéniablement plus complexe à mettre en place et toucherait moins de monde : cela ne pourrait pas être proposé à autant de personnes sur la même plage de temps, et cela n'attirerai probablement pas autant de monde même si les moyens étaient illimités.

Investir 24 minutes de sa vie dans un tel "jeu de rôle" ça n'est pas la même chose qu'y investir 2 voire 4 heures.

Un lieu parfaitement adapté à ce type d'exercices est l'école.

Au final une question continue de me tarauder en cette fin de journée : il est assez impressionnant de voir qu'un tel parcours ait pu s'afficher dans le hall d'entrée de la faculté Segalen sans que cela ne pose de difficultés majeures. La popularité du parcours faisait également plaisir à voir. Mais quid du profil des personnes l'ayant fait ? Y avait-il des personnes ayant des a-priori négatifs sur les personnes trans-genre, y avait-il des personnes transphobes ? Et si oui, quel impact a eu sur ces personnes le parcours ?

Petite bibliographie

Je remercie la personne qui tenait le stand avec tous les livres pour les conseils !



Changer de sexe : identités transsexuelles, de Nicot et Augst-Merelle, Le Cavalier Bleu, 2006



Sociologie de la transphobie, Espineira et Raibaud, MSHA, 2016



Transidentités : ordre & panique de Genre: Le réel et ses interprétations, Espineira, L'Harmattan, 2015



Elle ou lui ? : Une histoire des transsexuels en France, Foerster, La Musardine, 2012

Denktagebüch n°1 - Novembre 2004 partie 1

Les Denktagebüchen sont littéralement des "journaux de pensées" dont le nom fut inspiré par le Denktagebüch d'Hannah Arendt traduit en 2005 aux éditions du Seuil en deux volumes.

Mais l'inspiration initiale provient des "Pensées" de Pascal.



Ce sont des pensées écrites sur le vif, sans ordre sinon celui chronologique.

Mon objectif est de parcourir ces carnets et de sélectionner les fragments de pensées lisibles et encore compréhensibles pour les commenter.

Nous commençons en Novembre 2004 :

« Je prétends jouer à l'absurde pour montrer l'absurdité de notre condition. En réalité j'ai le beau rôle : je suis hors d'atteinte des critiques de lâcheté, je passe pour sage et m'en amuse. »

Ce texte fut en écrit en période de découverte des Pensées de Pascal. Les Pensées eurent un impact considérable sur moi et me firent prendre conscience de la bataille qui se livrait en mon esprit entre ce que Pascal appelle le Pyrrhonisme et le Dogmatisme.

Le courant sceptique est un courant de sagesse, or je me situe ici en-dehors de cette sagesse bien que j'en prenne les atours. Voici le fragment de Pascal permettant de comprendre au mieux ce paradoxe :

« Nous avons une impuissance de prouver invincible à tout le dogmatisme.
Nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme.»
Pascal, Pensées n°25 (édition Sellier )

Pascal fait l'expérience du balancement, chez tout être humain, entre scepticisme et  dogmatisme. Le sceptique est plein de certitudes, et le dogmatique ne peut jamais prouver parfaitement ses certitudes.

Cette instabilité de la condition humaine, qui parcours toutes les Pensées, est un élément tragique. Pascal réagit face au tragique de l'existence humaine par un retrait du monde et le désir d'une vie ascétique, alors que dans ce texte j'enfile le costume du fou : celui qui par le rire et la dérision fait ressortir l'absurdité du monde, et la sienne propre.

La figure du fou et le thème du rire seront des objets de réflexion constant dans les années qui suivront.

« Comment rire, se divertir, chercher, créer, quand notre vie n'est que misère ? Commence concilier la présence constante à l'esprit du "divertissement" et le divertissement ? »

Ce qu'il faut entre par "la présence constante à l'esprit du divertissement" ce n'est pas le divertissement en soi, mais le concept de divertissement de Pascal.

J'étais imprégné par la réflexion critique de Pascal sur le divertissement ( qui pour lui nous éloigne du sens même de notre existence : Dieu ), mais je me divertissais, et avec plaisir. Comment pouvais-je concilier les deux sans vivre dans la contradiction, une forme de mensonge ?

Au sens pascalien le divertissement est un mensonge, c'est un voile que l'on place devant ses yeux pour ne pas souffrir de notre condition d'hommes perdus et abandonnés au néant.

La question que je posais était-elle rhétorique ou ne voyais-je vraiment pas que c'était précisément le rôle du divertissement que de nous placer dans de tels paradoxes ?

« Dégoût de nous même : nous sommes différents de ce que nous étions ; pas la même personne ( essence ? ) à chaque instant ! Le problème est-il là ? Nous n'aimons pas ce que nous ne sommes pas ? »
Ce texte un peu cryptique sortis d'un contexte oublié, me semble poser la question du désarroi dans lequel nous nous trouvons lorsque nous nous voyons évoluer dans une direction que nous n'avions pas forcément prévu. Comme si le moi passé était toujours présent, en retrait, pour juger le moi du présent qui lui appréhende déjà le moi futur.

Nietzsche parlera très bien de ces "divisions" du moi ( je ne crois pas qu'il emploie un tel terme cependant ), mais je ne le connaissais pas vraiment bien à ce moment, si mes souvenirs sont bons.

lundi 27 février 2017

Pourquoi ce journal ?

Peinture de YiShu Wang


Ceux qui me connaissent depuis le début des années 2000 savent que j'ai ouvert une multitude de blogs et dispersés mes écrits sur de nombreux sites.

Récemment javais ouvert un site ayant pour vocation de présenter des notes portant sur un travail d'écriture d'une sorte de "généalogie de la sexualité" ( au sens philosophique du terme ).

Vous retrouverez naturellement publiés en priorité les articles en provenance du site précédemment cité, mais ce blog aussi pour vocation de regrouper la quinzaine d'années d'écrits en tous genre qui traînent ici sur la toile, et là dans mon disque dur, sans parler de tout ce qui n'a jamais été traduit en écriture numérique.

Il y aura donc bien des choses :

Des vieilles :

--- La relecture "critique" des notes lisibles et encore compréhensibles de mes Camilles Denktagebüch
--- De vieux écrits en tous genres
--- De la musique
--- Et des choses que j'ai moi-même oubliées.

Mais aussi des nouvelles : poèmes, articles sur des sujets divers, musiques ( j'espère ! ) ...

J'espère que votre lecture de ce bazar que constitue ma pensée ne sera pas trop éprouvantes pour vous. Si par miracle il s'avère que vous y trouviez du plaisir, n'hésitez pas à me laisser un petit message ^^

Diversification sexuelle menée par l'adulte

Citation d'une page très intéressante sur le problème de "l'identité sexuelle" :

http://homonormalite.free.fr/probleme_identite.html

C’est ici qu’intervient alors la véritable libération qu’opère Foucault en montrant la non-nécessité de l’aveu, en démontant la mécanique du coming out qui démontre le rôle qu’y joue le pouvoir, alors qu’on pense justement s’en libérer en parlant de ce que l’on est.

C’est cette ironie du sort que dévoile l’auteur à juste titre, et qui nous permet alors de nous libérer de l’obligation de l’aveu. Cependant, il convient de nuancer cette position, car si la psychanalyse (un instrument de pouvoir) nous oblige à nous définir sexuellement selon des catégories dépassées, il n’en reste pas moins que c’est grâce en partie au discours psychanalytique que l’homosexualité a été reconnue comme naturelle, étant donné que la bisexualité, en tant qu’existence virtuelle de désirs pour l’un et l’autre sexe chez tous, est le fait de tous les individus.

De la même façon, l’aveu de notre identité sexuelle sous forme de catégories a permis par exemple l’émergence d’une communauté homosexuelle qui a pu mener des actions politiques pour la reconnaissance de ses droits. Foucault est alors d’accord avec le fait que " l’identité sexuelle a été très utile politiquement ". Mais cette constitution d’une identité communautaire ne doit pas enfermer les individus dans un certaine image de l’homosexuel.

Il faut lire l'ensemble de l'article, cette citation n'étant qu'une note personnelle, un mémo. Les derniers chapitres sur la créativité en matière "sexuelle" sont très intéressants.

Cette idée qu'il serait bon de dissocier "identité" et "sexualité" afin de vivre une vie plus "créative", au prix d'une plus grande difficulté à consolider des points de repères nous permettant de dire à nous-même "qui nous sommes", est très belle.

Mais j'ai envie de dire : avons-nous même besoin de penser en terme de créativité ? N'est-il pas plus libérateur, moins pesant encore, de faire descendre la sexualité de son piédestal pour la situer au même niveau que la plupart de nos pratiques courantes ?

Je veux dire : nous posons-nous des questions de créativité ou, pire, d'identité, lorsque nous regardons la manière dont nous discutons, dont nous courons, embrassons ou mangeons ?

Il est indéniable que nombreux sont les personnes qui investissent considérablement le domaine du "manger", mais beaucoup mangent, et mangent de manière très variée, sans jamais y mettre en jeu leur identité, ni évaluer leur créativité.

Mieux : nombreux sont ceux qui font preuve d'une grande créativité en matière culinaire sans pour autant mal juger ceux qui ont une pratique austère de cette même chose. Je veux dire par là que notre société se satisfait très bien d'une grande diversité de pratiques culinaires, sans que cela, hors situations particulières, ne pose en soi de problèmes ontologiques, politiques ou psychiques.

Est-il possible de placer la sexualité dans le domaine des plaisirs "simples" que nous offrons, nous donnons, et recherchons, sans en attendre nécessairement, à chaque instant, un surcroît de créativité ni une mesure de notre identité ?

On pourrait me reprocher de dévaluer la sexualité, lui faire perdre de sa beauté, de sa grandeur. Je ne pense pas. Je dirais même : au contraire.

En favorisant chez l'enfant la diversification alimentaire menée par lui-même, bien loin de lui faire perdre le sens de la valeur de la nourriture, bien loin de lui faire perdre la notion de ce que c'est que "bien manger", nous lui permettons de ne pas développer un rapport anxiogène à la nourriture et, par là-même, lui donnons les moyens d'entretenir avec elle un rapport sain, personnel, ouvert, potentiellement très créatif, et respectueux.

Je pense qu'il en est de même avec la sexualité chez l'adulte.

Lubovatsja, aimer des yeux : la vue est le plus intellectuel des sens

Le chapitre sur "les mots de l'amour" dans l'ouvrage sur l'Amour de Josef Pieper est extrêmement intéressant. Il fait un survol des mots concernant l'amour dans les langues allemande, anglaise, française, latine, grecque et un peu russe.

Je reviendrais sur ce texte dans un prochain article, mais je tiens à noter ici quelque chose qui me semble particulièrement significatif : à la fin du chapitre Pieper nous parle de deux mots russes qu'il juge particulièrement intéressant, et ils le sont :

Lubovatjsa : l'amour des yeux, l'amour qui se réalise en regardant, qu'il rapproche de la formule d'Augustin : "nous ne pouvons rien aimer d'autre que le beau".

Ce sont deux très beaux termes, indéniablement, mais ce qui me semble ici intéressant c'est leur position de clôture du chapitre dans le texte de Pieper, associé à une certaine absence de l'acte charnel dans les formes nobles de l'amour.

Non que Pieper nie ou dégrade cet acte dans ce chapitre, loin de là. Mais lorsqu'il exprime les formes nobles, il ne semble pas en faire partie.

Que dire de l'amour qui se réalise en touchant, ou en goutant, voire en écoutant ?

Soyons honnête, la vue est le domaine du sensible le plus proche de l'esprit. Nous catégorisons bien plus facilement les choses vues que les choses entendues ou touchées. Nous en parlons plus facilement.

Il est erroné de dire que la vue est le sens le plus direct, le plus immédiat. Si nous pensons cela c'est parce que l'image est ce dont nous parlons le plus facilement, parce que l'image est le sens avec lequel nous avons le plus de distance : ce que nous regardons est éloigné de nous.

Le son nous pénètre, ainsi que le goût, quand au touché, il est tout contre nous.

Nous pouvons aimer une personne pour sa voix, et peut-être encore plus pour son goût, son odeur et sa "matière", sa "texture", son "touché" ( et la manière dont elle nous touche ! ).

Il est à la fois étrange et assez logique que ce chapitre parle bien peu de cela et clôture son propos sur la vue et Dieu, c'est à dire un amour spirituel : la vue est le plus spirituel des sens.

La pensée exige la distance et est donc plus à l'aise avec le sens le moins direct l'être humain : l'image.

Je ne pense pas que l'on puisse faire une analyse sérieuse de l'amour en général, et encore moins de la sexualité en particulier, si on néglige ces autres sens. Y compris en amitié, la voix, le touché sont absolument essentiels.

C'est pourtant le génie de l'Evangile de Jean d'y entendre Jésus demander à Thomas de le toucher pour le reconnaître. En s'incarnant le Dieu chrétien se fait chair et par là peut être touché, cela deviendra d'ailleurs un thème de la mystique chrétienne. Mais, malheureusement sans doute, un thème trop rarement développé et encore moins vécu dans la vie "courante" des chrétiens.

L'importance du touché, de l'odeur, du goût, comme éléments essentiels de l'amour, voilà sans doute quelque chose qui sans avoir jamais été totalement occultés me semble pourtant avoir été nettement écrasés par celui de la vue.

C'est à se demander si les philosophes n'auraient pas mieux fait de laisser un peu plus la parole à Dom Juan dans leurs textes théoriques sur l'Amour.