mercredi 17 janvier 2018

Le Golem et la Parole

Un article de 2008 rappelé à ma mémoire par deux récents articles parus autour de la questions de l'intelligence artificielle :

https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/evolution/yuval-noah-harari-auteur-de-homo-deus-sous-peu-les-livres-vous-liront-pendant-que-vous-les-lisez_116577

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/11/30/l-intelligence-artificielle-a-desormais-son-eglise_5222669_3232.html



Le Golem et la Parole, article du 20 juin 2008


«Non, l'avenir n'offre que peu d'espoir à ceux qui s'attendent à ce que nos esclaves mécaniques nous prodiguent un monde où nous pourrons nous passer de penser.» Norbert Wiener

Gershom Scholem rapporte une histoire passionnante dans Le Golem de Prague et le Golem de Rehovot [1], celle de Jérémie et de son fils Sira créant un homme :

«Un des plus anciens texte que nous possédions sur le Golem nous présente le prophète Jérémie méditant sur le Sefer Yetsirah (Livre de la Création). Jérémie entendit alors une voix qui venait du ciel et qui lui disait : «Choisis-toi un associé». Obéissant, il appela son fils Sira et ils étudièrent ensemble le Sefer Yetsirah pendant trois ans. Après cela, ils se mirent à combiner les lettres de l'alphabet suivant les principes kabbalistiques de combinaison, de groupement et de formation des mots et ils créèrent ainsi un homme qui portait sur son visage les lettres YHWH Elohim Emet, ce qui signifie : «Le Seigneur Dieu est vérité». Mais cet homme nouvellement créé avait un couteau dans la main avec lequel il effaça la lettre alef du mot emet ( vérité ) ; il ne resta plus que le mot met ( mort ). Alors Jérémie déchira ses vêtements  (parce que l'inscription était maintenant «Dieu est mort», ce qui est un blasphème), et il dit : «Pourquoi as-tu effacé l'alef du mot emet ?» Il répondit : «Je vais te raconter une parabole. Un architecte avait construit de nombreuses maisons, des villes et des jardins ; personne ne parvenait à imiter son art ni à l'égaler en maîtrise et en habileté jusqu'au jour où deux hommes obtinrent de lui qu'il leur enseignât le secret de son art. Après qu'ils eurent appris comment faire toutes choses comme il fallait, ils ne tardèrent pas à s'emporter contre lui en paroles. Finalement, ils rompirent avec lui et se mirent architectes à leur propre compte. Mais lorsque l'architecte faisait payer une guinée, ils ne demandèrent que dix shillings. Quand les gens s'aperçurent de cette différence, l'artiste perdit son crédit à leurs yeux et ils confièrent leurs commandes à ses disciples qui l'avaient trahi. De même, Dieu vous a créés à son image et vous a formés «dans son moule». Mais maintenant que vous avez créé un homme comme lui, les gens vont dire : il n'y a pas de Dieu dans le monde en dehors de ces deux-là.» Alors Jérémie lui dit : «Comment s'en sortir ?» Il répondit : «Écris l'alphabet en sens inverse avec une concentration intense vers la terre. Mais ne médite pas avec l'idée de construire, comme tu faisais auparavant. Prends la voie inverse.» Ainsi firent-ils, et l'homme devint poussière et cendre devant leurs yeux. »

Ce Golem-ci a la parole. Mais pas le Golem de Prague du rabbi Loew. Le Golem de Prague est ce golem aux ordres du rabbi, golem sans parole animé par le sceau marqué du nom ineffable de Dieu qu'il porte en la bouche. Le Golem de Prague est un esclave qui se voit retiré le papier chaque jour de shabbat. Un jour Loew oubli de lui retirer, et le golem devient fou. Le saint Nom est arraché de sa bouche et il redevientune masse d'argile.

La création de golem apparaît comme un acte créateur similaire à la création divine, mais qui n'est pas aussi parfaite : le golem des hommes ne parle pas. Et sans un contrôle régulier réalisé par l'homme, le golem peut-être un redoutable ennemie de l'humanité.

Le danger lié à l'automate c'est la littéralité. Norbert Wiener nous rappelle à quel point le golem, mais
aussi la lutte contre la simonie, sont des sujets actuels. Le golem ne parle pas, il ne comprend pas la langue des hommes, il agit littéralement aux ordres programmés :

«Le thème de tous ces récits est le danger de la magie. Danger qui provient du fait que la réalisation d'une action magique est une affaire singulièrement littérale, et que si quelque chose vous échoit en tant que demandeur c'est exactement ce que vous avez demandé, et non pas ce que vous auriez dû demander ou ce que vous vouliez dire. Si vous demandez deux cent livres sterling sans préciser que vous ne souhaitez pas les recevoir au prix de la vie de votre fils, vous recevrez deux cent livres sterling, que votre fils vive ou meurt entre-temps. La magie de l'automatisation, et tout particulièrement l'automatisation magique des machines capables d'apprendre, inclinera vraisemblablement vers la même littéralité. Si vous jouez selon certaines règles et que vous programmez la machine dans le but d'obtenir la victoire, vous obtiendrez la victoire et rien d'autre, et la machine ne prêtera attention à aucune autre considération que celles qui assurent la victoire selon les règles. Si vous jouez un jeu de guerre simulée en fonction d'une certaine interprétation conventionnelle de la victoire, la victoire sera le but à atteindre à tout prix, même si cela implique l'extermination de votre camp, à moins qu'une telle condition de survie soit explicitement indiquée dans la définition de la victoire avec laquelle vous avez programmé la machine.»[2]

Et que ce soit en matière de langage de programmation ou de traduction automatisée, nous ne sommes pas sortis de ce traitement littéral des machines. Et si nous en sortions, il faudrait nous confronter à une fort probable "révolte des machines", ces nouveaux esclaves.

La parole, la langue, la pensée, sont ce qui distingue l'homme de la machine. Le Verbe nous fut donné, et il semble bien que nous soyons incapable de le reproduire dans un artefact réalisé par nos mains.

Il y a ici un élément particulièrement intéressant qui ressort : la magie, l'acte de détourner les pouvoirs divins à des fins purement personnelles, se trouve être analysée sur le même plan que l'action littérale de la machine. La magie est dangereuse car littérale. Mais il faudrait se demander si cette littéralité n'est pas à trouver, dans une moindre mesure dans la volonté même de détourner les pouvoirs divins pour servir ses propres fins : le magicien noir ne perçoit pas le bien intrinsèque des pouvoirs divins, et les détournes pour le servir, alors que c'est tout le contraire qui risque d'arriver. Comme la machine qui met tous les moyens possible à sa disposition à la réalisation de son but, quitte à tout détruire, le magicien use des pouvoirs divins pour réaliser ses désirs, sans pour autant percevoir les maux qui le condamne. La technique magique le dépasse.

En somme, l'absence de pensée, de parole, apparaît comme le plus grand des maux. Norbert Wiener le rattache à l'irresponsabilité :

«Derrière le mobile qui pousse l'adorateur de gadget à admirer la machine qui l'affranchit des limites de vitesse et de précisions imposées à l'homme, il existe un autre mobile plus difficile à établir de façon concrète, mais qui néanmoins joue un rôle considérable : c'est le désir d'éviter toute responsabilité personnelle face à une décision dangereuse ou désastreuse, en déplaçant cette responsabilité ailleurs : sur le hasard, sur les supérieurs hiérarchiques e leurs directives indiscutables, ou bien sur un appareil mécanique qu'on ne peut pleinement comprendre. (...) C'est en un tel déni qu'a consisté la défense d'Eichmann (...) Et c'est sans aucun doute ce qui appliquera un baume sur la  conscience du fonctionnaire qui appuiera sur le bouton de la prochaine guerre atomique, quel que soit son camp.»

La référence à Eichmann n'est pas innocente, l'horreur nazie c'est la machine administrative et sociale qui écrase l'homme de sa logique voulue implacable :

«La préparation des victimes et des exécutants que requiert le totalitarisme, à la place du principe d'action de Montesquieu, n'est pas l'idéologie elle-même - le racisme ou le matérialisme dialectique - mais sa logique inhérente. L'argument le plus convaincant à cet égard, un argument que Hitler comme Staline affectionnaient particulièrement, est celui-ci : vous ne pouvez poser A sans poser B et C et ainsi de suite, jusqu'à la fin de l'alphabet du meurtre. C'est ici que la force contraignante de la logique semble avoir sa source ; elle naît de notre peur de nous contredire nous-mêmes.»[3]

La littéralité c'est l'absence de pensée, et cette absence de pensée semble conduire vers toutes les
catastrophes. Dans L'histoire de Jérémie et du golem, une variante des disciples du rabbi Juda le Hassid, le Sefer ha-Gematriot, est tout à fait intéressante : l'élision de la lettre alef du mot emet détruit le golem Il faut ici rappeler que le Pseudo-Sa'adhyah présente le mot emet (vérité) comme celui qui fut utilisé par Dieu lors de la création d'Adam [4]. Or l'essence de l'homme dans la tradition juive, c'est la parole. La parole est donc vérité. La vérité est la parole vivante, ce n'est pas le langage de la machine. Et l'homme, privé de parole, meurt...

L'irresponsabilité de l'homme qui met dans la machine la responsabilité de prendre les décisions à sa
place est une étrange affaire. Le désir absurde de vouloir doter la machine de la parole est bien souvent la conséquence de l'anéantissement de la sienne : «en ce cas tout se passerait comme si notre cerveau, qui constitue la condition physique, matérielle, de nos pensées ne pouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurions vraiment besoin de machine pour penser et pour parler à notre place»[5]

Mais dans la première version que nous avons cités du golem de Jérémie, ce n'est pas un golem muet qui meurt suite à l'élision de la lettre alef, c'est Dieu qui meurt, et celui qui l'annonce est un golem qui parle. Autrement dit, si l'homme avait le pouvoir de donner la parole, il deviendrait Dieu à la place de Dieu dans le cœur des autres hommes. Mais il n'a pas fallut attendre que nous donnions la parole aux machines pour que "Dieu soit mort", pour réaliser cela nous avons machinisés l'homme. Si l'homme n'est qu'un mécanisme automatique, alors l'homme produisant des automates est un créateur divin.

La modernité dans sa course à la démonstration de sa puissance prend le chemin le plus rapide : réduire pour saisir. Nous ne pouvons expliquer l'homme scientifiquement, mais nous pouvons expliquer la machine et l'animal (que nous pensons comme machine). Faisons de l'homme un automate corporel et nous pourrons l'expliquer scientifiquement.

De la même manière nous avons réduits le politique à la somme des intérêts individuels, aux études des statisticiens de la sociologie, nous avons découpés la réalité de manière à ce qu'elles
s'adaptent à nos outils.

Étrange Dieu que l'homme, cet être qui réduit son objet d'étude pour se donner l'illusion qu'il en a fait le tour. Dans cette optique, le nouvel homme moderne, décérébré, privé de parole, pourrait bien être la proie de ses propres créatures.

[1] Gershom Scholem, Le Golem de Prague et le Golem de Rehovot in Norbert Wiener's God & Golem Inc. p.118-119, édition l'Éclat.
[2] Norbert Wiener, God & Golem Inc. p.81
[3] Hannah Arendt, Le système totalitaire p.302, éd. Points
[4] http://www.er.uqam.ca/nobel/mts123/nicolas.html
[5] Hannah Arendt, La Condition de l'Homme Moderne, Prologue

mercredi 12 avril 2017

Petit guide pour la présidentielle 2017 à l'usage des indécis

Vous ne savez pas pour qui voter ? Voici un petit guide extrêmement simple qui vous donnera les clés pour saisir les grands axes des principaux candidats et vous aider à faire votre choix. En toute objectivité bien sûr !




Si tu penses que le problème de la France ce sont les aides sociales et la fonction publique, qu'il vaut mieux travailler pour rien que d'être payé à chercher un travail correct, que les pauvres doivent se sacrifier pour garder les créateurs de richesse sur le territoire français ( même si leurs impôts vont ailleurs, et que leurs entreprises sont en Pologne, mais c'est un détail ), alors vote ...

→ Fillion, si sa posture altière te rappelle avec nostalgie le temps béni des seigneurs et des serfs.

→ Macron, si son dynamisme jeune te rappelle avec joie ton travail de manager ou de chargé de communication.

Si, au contraire, tu pense que le problème principal de la France c'est qu'une oligarchie saigne les pauvres pour s'enrichir, justifiant ses démarches en brandissant l'étendard de la Dette Publique, créée en 1973 en obligeant l'État a emprunter à des banques privées avec intérêts élevés, plutôt qu'à la Banque de France avec intérêts nuls ( comme on faisant avant ), alors vote ...

→ Hamon, si tu penses qu'il peut encore gagner et apprécie son air tout mignon.

→ Mélenchon, si tu n'a pas peur de d'exiger de certaines personnes qu'elles se contentent de 30 000€ par mois pour vivre ( on peut trouver ça sévère comme mesure ), si tu souhaites changer la constitution pour ne plus avoir un monarque à la tête de l'État, et autres choses du même acabit.

Si tu pense que le problème de la France ce sont les immigrés, qu'il n'y a plus de crèches dans les mairie et qu'il faut présenter une France digne et forte en toute occasion, ce qui suppose de faire quelques coupes dans son histoire, un détail, alors vote ...

→ Marine le Pen ... et c'est tout, tu n'as pas le choix ! Tu n'a pas non plus le choix des successeurs : après Marine ce sera probablement Marion. Quitte à faire des coupes dans l'histoire, allons jusqu'à faire disparaître La Révolution Française. Après tout, avoir le choix n'est-il pas parfois anxiogène ?

Je suis persuadé que les choses sont dorénavant plus claires pour vous !

dimanche 9 avril 2017

Ballade des chimères nocturnes.


Cracks in the Light by Suzan Woodruff


Pouvais-je connaître,
              les effets durables,
              d'un regard croisé ?

Dans ces yeux clairs,
              perçants et questionneurs,
              une morsure profonde ?

Juste ici, en cet endroit
              caché et croyais-je
              impénétrable,

Ce coin de mon cœur,
              que brusquement dévoile
              la douleur renouvelée,

Restaurée, du lointain,
              à cet instant-ci
              alors que j'espère

Alors que je crois pouvoir,
              te voir, te trouver,
              dans ces lieux vides.

Ces lieux qui gardent
               la trace d'un passage
               une parcelle de toi.

Folie ... folie du cœur,
              folie égoïste
              née d'un rien

D'un rien cristallisé,
              en ce soir clair
              ou nos regards croisés ...

Vraiment, le pouvais-je ?
               Pouvais-je connaître
               ses effets durables ?

-------------------------

Là ! Te voilà !
Ô puissant mirage
Que mon esprit
Éveille à mon cœur.

Là ! Tu es là !
En vers et en rimes
Sur la corde sensible
De mes laborieux chants.

Là ! Je te vois !
À mes yeux embués
Brumeuse et présente
À l'esprit démantelé.

Là ! Approche-toi !
Folie insinuant
En mes rêves colorés
Tes yeux vermiculés.

Va ! Ne reste pas !
Épuise ton absence
Évapore ton regard
En cette brume splendide.

-------------------------

I look at you
              ghosting girl.
Whispering your
              flipping words.
In the monstrous
              earring birds.

I can't keep in
              my bare hands,
Your delicates
             finger's songs,
Who jealously catch
             dreaming bounds.

Can we make a song
             tell me please,
Can we make it strong
            before all cease ?

mercredi 29 mars 2017

C'est la cristallisation comme dit Stendhal

- Moi j'te dis une chose. Tu perds un seul instant ta
lucidité: t'es foutu.
- Laisse-moi rire! Tu bois comme un trou!
- Ouais t'es foutu. Tu perds toutes les autres.
- C'est la cristallisation comme dit Stendhal.
-- Serge Gainsbourg, C'est la Cristallisation comme dit Stendhal in ANNA



Je n'ai jamais lu De l'Amour de Stendhal et pourtant la notion et l'image de la cristallisation m'est connu depuis bien longtemps, probablement depuis un cours de français en seconde.

Je n'ai jamais lu De l'Amour de Stendhal et pourtant j'ai une conception très précise de cette notion. Probablement différente de l'originale,  mais pas tant que cela si j'en crois les articles que j'ai lu récemment à son sujet. C'est selon moi la grande force de cette image : elle rend parfaitement compte par elle-même du phénomène de mystification amoureuse.

Si vous voulez savoir ce que Stendhal en dit, lisez le lire ou des articles à son sujet, ici je parlerai de ce que j'entend personnellement par cristallisation.

La cristallisation est un phénomène d'isolation et de purification. La chose cristallisée est rigidifiée et par là isolée du reste du monde sensible. Mais elle est aussi purifiée des impuretés rejetée dans la phase liquide.

Cette description chimique de la cristallisation offre une image très précise de la mystification amoureuse : la cristallisation est cet instant ou la personne admirée se pare, dans les yeux de celui qui admire, des plus beaux atours, des plus belles qualités et par là devient aimée.

Daphné et Apollon


Dans cette affaire on peut distinguer trois qualités du cristal :

Le cristal enferme son objet dans une image jugée pure et parfaite.

Le cristal réfléchit partiellement l'image de celui qui le regarde.

Le cristal est extrêmement fragile.

Ce qui me semble parfaitement bien résumer la situation de la personne ne pleine mystification amoureuse : celle-ci aime un être qui n'est, au fond, que le support de qualités qui ne lui appartiennent pas. Celui qui aime voit en l'être aimé ce qu'il voudrait qu'il soit, et parfois même ce qu'il voudrait être lui-même.

Si la cristallisation est si fragile c'est qu'une telle image ne résiste évidemment pas longtemps au réel, à moins que la personne aimée soit loin ou qu'elle s'éloigne régulièrement afin de laisser du temps et de la distance à l'imagination pour reconstituer le cristal.

En ce sens ce que l'on appelle la "passion amoureuse" dans un couple me semble constituer exactement un phénomène de "double cristallisation" : les deux amants s'enferment l'un l'autre dans une image cristalline de leur "être-ensemble", image non seulement illusoire mais également différente pour chacun des deux membres du couple, d'où sa très grande fragilité.


Il est frappant de constater que les passions amoureuses qui durent sont toujours des relations enchaînant successivement séparation et réconciliation.


Quelques chansons sur la cristallisation :





Rupture et distanciation aboutissant à une seconde cristallisation :





De la cristallisation imaginaire à la cristallisation effective, il n'y a parfois qu'un pas :


mercredi 8 mars 2017

Oraison Vernale




Electrique
    la nuit
où se frôlent nos laines
couverts d'un drap bleu-gris.

Pourpre
    nos belles lèvres
nos abîmes douceâtres
matrices de nos fièvres
qui font de nos cœurs l'âtre.

Mordorée
    riche toison
qui dévale nos courbes
qui brise nos raisons
de son doux sillon fourbe.

Laiteuses
    nos mains aimables
qui trouvent dans le tumulte
les consonances d'une fable
les rimes d'une œuvre occulte.

Églantine
    ta peau ...

Burger pyromane ou four montagnard ?

J'ai essayé avec une amie cette recette de burger montagnard au mesclun :


Nous n'avions pas tous les ingrédients, et certains passages de la recette me semblaient quelque peu obscurs :

Que faire des lardons et des oignons une fois la sauce passée au chinois ?

Grosso modo nous avons procédé comme suit :

1) On envoie les quantités se faire voir, et on fait tout au feeling ! Les proportions c'est pour les débutants ...



2) Nous n'avions pas de sauce anglaise ...  nous n'en avons pas mis.

3) Nous n'avions pas de vin blanc, nous avons mis du rosé à la framboise. Et c'était très bon, oui ! Oui, c'était très bon, n'insiste pas !

4) Très important : nous n'avons pas passé la sauce au chinois. Nous avions une sauce aux lardons et oignons ( coupés fins ) directement dans le burger, et c'était cool !

Le résultat ?


En vérité, ça c'était avant le passage dans four ayant des velléités pyromanes ...

Mais c'était quand même très bon, et oui nous étions deux, et oui nous avons mangés DEUX burgers géants chacun. Un problème ?


mardi 28 février 2017

Retour sur le parcours "Trans Express"

Je me suis rendu aujourd'hui à la faculté Segalen pour un parcours intitulé "Trans Express : 24 minutes dans la peau d'une personne trans".



Le parcours consistait en ceci :

Fiche de personnage et organisation


On rentre dans la salle et on est accueilli par une personne sur notre droite qui nous explique les règles du jeu et nous invite à choisir le personnage ( ce que l'on appelle dans le milieu du jeu de rôle un "prétiré" ) que l'on va jouer.

Les fiches de personnages sont constituées : du nom de la personne ; de son âge ; d'une description contenant des éléments biographiques succincts et des problèmes auxquels ce personnage est confronté ; des jetons de moral et de santé ; un ensemble d'icones représentants différents domaines "conflictuels", prioritaire ou non en fonction du personnage. De tête il y a :

- La famille
- Le couple
- La justice
- La médecine spécialisée
- La médecine générale
- Le travail
- La SoFECT ( la Société française d'études et de prise en charge du transsexualisme  )

Chaque domaine dispose de son bureau parmi tous ceux disposés en cercle au centre de la pièce.

En-dehors de ce cercle nous trouvons :

- La table sur laquelle se trouvent des tampons ( j'y reviendrai ).
- Un cercle de chaises tenu à l'écart symbolisant la prison ou le suicide.
- Un espace de discussion cloisonné pour le debriefing.

Ce que j'ai vécu




J'ai choisi un personnage du nom de Claude. Claude est de genre non-binaire, il ne se considère ni homme, ni femme. Assigné homme à la naissance et portant officiellement le nom de Philippe iel ( pronom non binaire )  souhaite :

- Demander à son médecin généraliste l'autorisation légale de suivre un traitement hormonal. Iel se fournit déjà, depuis 10 ans, sur internet de manière illégale.

- Changer son visage par la chirurgie pour le faire correspondre à son genre.

- Demander des conseils à Pôle Emploi sur les manière de faire entendre à ses futurs employeurs qu'iel n'est pas un homme mais une personne non-binaire.

- Changer son prénom en Claude.

Ce sont en tout cas les éléments de la vie de Claude que j'ai vécus pendant cette vingtaine de minutes.

Claude a commencé à se rendre chez son médecin généraliste pour demander un traitement hormonal. Ce dernier ne comprenait pas ce qu'iel voulait : être un homme ou être une femme ? Claude a essayé d'expliquer que ...

bip ! "C'est l'heure des hormones !". Toutes les quatre minutes les personnes jouant un personnage prenant un traitement hormonal doivent se rendre à la table des tampons pour simuler la prise des hormones.

Retour chez le médecin : niet, pas d'autorisations, la demande n'est pas claire, on est homme ou on est femme. Claude évoque le cas des personnes nées intersexuée. Le médecin lui répond : " eux c'est à la naissance, vous vous souhaitez vous transformer, c'est une pathologie équivalente à la schizophrénie, il me faut l'avis de votre psychiatre ". Un point de moral en moins pour Claude ...

Alors qu'iel quitte le médecin intervient le "parasite". Le "parasite" est une personne qui amène au joueur un événement inattendu. Pour Claude il s'agit d'un rendez-vous Pôle Emploi.

Ça tombe bien Claude doit s'y rendre pour demander des conseils. Allons tout de suite à l'essentiel, l'entretien sera court : Pôle Emploi n'est pas là pour faire du coaching sur des problèmes liés à non-binarité.

Pendant qu'iel est dans l'administratif, Claude se dit qu'il serait bon d'entamer les démarches concernant le changement de prénom. Iel se rend à la mairie et la personne lui explique que l'on peut changer son prénom pour des raisons de désagréments phonétiques, s'il est ou semble ridicule, mais qu'il n'est pas possible de changer son prénom pour un prénom d'un autre sexe, et encore moins pour des motifs de non-binarité. Claude essaye de justifier le fait que ce prénom est non genré ( il y a des Claudes femmes et des Claudes hommes ), mais le motif est dirimant, et il faut faire appel à la justice pour obtenir un droit potentiel. Ça n'est pas du ressort de l'agent de la mairie.

Réponse de la justice : demande refusée. Claude perd à nouveau un point de moral.

Juste après iel perd deux points de moral, suite à un événement parasite concernant une démêlée avec la justice dont je ne me souviens plus exactement le contenu si ce n'est que cela concerne évidemment la non-binarité ( les événements parasites se font parfois un peu dans la précipitation ).

Reste la demande en chirurgie plastique qui sera elle aussi refusée pour des motifs similaires à ceux donnés par le médecin généraliste : il faut savoir si vous voulez être un homme ou une femme, il faut l'avis d'un psychiatre.

Claude perd encore un point de moral, et c'est déjà bien mal en point qu'iel subit les effets d'un surdosage hormonal qui lui abîmera la santé et minera son moral jusqu'à la tentative de suicide ( quand les jetons de moral sont à zéro ).

J'ai arrêté la partie arrivé à ce point car, bien que Claude soit sortit vivant de sa tentive de suicide j'avais parcouru les principales étapes à réaliser dans son cas.


Debriefing et entretien


Une fois la "partie" ( j'utilise les termes du jeu de rôle mais je ne sais pas s'ils sont adaptés ici ) terminée je me suis rendu à l'espace de debriefing. Il y avait déjà quelques personnes, et d'autres arriveront après moi de manière régulière, il n'y a pas de groupes.

Ce qui m'a tout de suite frappé c'est que le ressentit était très différent en fonction du personnage que l'on avait joué. Untel avait le sentiment que la plus grande violence que les personnes trans pouvait connaître relevait probablement du domaine familial, les déboires administratifs étant finalement proches de ce que peuvent connaître des personnes se trouvant dans des situations compliquées de manière plus générales. Cette personne jouait un personnage qui, entre autre chose, avait perdu la garde de ses enfant lors d'une procédure de divorce au motif de son statut de personne trans-genre.

Pour ma part c'est bien la spécificité de la rigidité administrative et même langagière qui m'avait le plus frappé ( mon personnage n'ayant pas de problèmes majeurs sur le plan familial ou conjugal ) : les interlocuteurs se cachaient bien souvent derrière la nécessité administrative de remplir la case "homme" ou "femme" pour pouvoir continuer les procédures.

On y apprenait aussi que le taux de suicides chez les personnes trans est particulièrement élevé ; qu'il est possible en Allemagne de remplir une case "autre" à la naissance d'un enfant si ce dernier est intersexué ( ce qui est impossible en France ) ; qu'en Australie cela peut être fait à tout moment de sa vie etc.

A la suite de ce debriefing j'ai été invité par une jeune femme à un entretien durant lequel j'ai répondu à quelques questions concernant ce parcours et dont l'essentiel du contenu se trouve dans cet article. Ces entretiens seront remis, si mes souvenirs sont bons, à une chercheuses de la faculté travaillant sur la trans-sexualité qui traitera les retours et enverra une synthèse à l'association LGBT de la fac.

Tout cela est évidemment à prendre au conditionnel car mes souvenirs sont parfois un peu nébuleux. Il s'est passé en moins d'une heure, beaucoup de choses !

Conclusion



Ce parcours me semble excellent. Difficile au premier abord : j'ai eu peur de mal jouer mon personnages, que le temps manquant pour assimiler tous les outils ( objectifs primaires, secondaires, jetons, tampons pour les hormones ... ) me ferait perdre pied. On est tout de suite jeté dans le feu de l'action !

Ce qui me semblait a-priori un problème du procédé me semble a-posteriori une force : On est immédiatement en situation de stress, de tension, de malaise. Et c'est précisément ce que veut ce parcours : montrer que la vie de personne trans-genre est remplie de choses difficiles, d'obligations à se justifier sur qui l'on est, sur sa santé mentale, ses désirs, ses objectifs, à se livrer quand on veut juste obtenir une autorisation légale à quelque chose que l'on pratique déjà etc.

Il serait évidemment très intéressant de vivre un tel parcours sur un temps plus long. Mais ce serait indéniablement plus complexe à mettre en place et toucherait moins de monde : cela ne pourrait pas être proposé à autant de personnes sur la même plage de temps, et cela n'attirerai probablement pas autant de monde même si les moyens étaient illimités.

Investir 24 minutes de sa vie dans un tel "jeu de rôle" ça n'est pas la même chose qu'y investir 2 voire 4 heures.

Un lieu parfaitement adapté à ce type d'exercices est l'école.

Au final une question continue de me tarauder en cette fin de journée : il est assez impressionnant de voir qu'un tel parcours ait pu s'afficher dans le hall d'entrée de la faculté Segalen sans que cela ne pose de difficultés majeures. La popularité du parcours faisait également plaisir à voir. Mais quid du profil des personnes l'ayant fait ? Y avait-il des personnes ayant des a-priori négatifs sur les personnes trans-genre, y avait-il des personnes transphobes ? Et si oui, quel impact a eu sur ces personnes le parcours ?

Petite bibliographie

Je remercie la personne qui tenait le stand avec tous les livres pour les conseils !



Changer de sexe : identités transsexuelles, de Nicot et Augst-Merelle, Le Cavalier Bleu, 2006



Sociologie de la transphobie, Espineira et Raibaud, MSHA, 2016



Transidentités : ordre & panique de Genre: Le réel et ses interprétations, Espineira, L'Harmattan, 2015



Elle ou lui ? : Une histoire des transsexuels en France, Foerster, La Musardine, 2012